Il y a une bonne ambiance dans le bus ce jour là. Forcément, c’est une sortie scolaire ! Profs et
élèves sont joyeux, c’est toujours un évènement lorsqu’on sort du lycée pour aller se balader. Le bus est parti de Mahé au Kerala tôt le matin. Après avoir passé la montagne avec ses paysages
somptueux, contourné les champs de thé, grimpé à l’assaut d’un des cols des Ghats de l’Ouest, payé son obole à la frontière, le bus est au Karnataka. Tout est différent ici : la langue,
l’écriture, la loi, l’ambiance, le contact des gens…
Le bus est d’abord allé dans le pays du Sultan Tippu. Tippu était le deuxième sultan de Mysore, le pendant
musulman du Sultan de Mysore, hindou celui là. Tippu a vécu au XVIIIème siècle : comme son opposant hindou s’était allié avec les anglais, il s’est lui acoquiné avec les français. Et chacun a reproduit en Inde la
guerre qui opposait leurs alliés respectifs en Europe. Les élèves et les profs malayâlis (du Kerala) ont pu admirer le palais d’été de Tippu, bâtiment totalement recouvert de peintures et de
fresques, à un point que cela devient totalement kitch. Du Palais de tous les jours à Srirangapatna, il ne reste plus que des ruines. Mais ils ont pu voir les fosses où Tippu enfermait les
officiers anglais, les attachait en sous sol…puis remplissait la fosse d’eau jusqu’à les noyer. Et tout cela restait invisible de l’extérieur : une mort en catimini, en quelque sorte. Juste
à côté, se dresse encore la magnifique mosquée du Sultan, chef d’œuvre de broderies de marbre et de pierres, quelque peu dénaturée par les haut-parleurs rajoutés pour que le muezzin puisse faire
entendre sa voix cinq fois par jour.
Encore remplis de leurs visions du matin, les visiteurs reprennent le bus, direction Somnathpur, temple
achevé au XIIIème siècle et dédié à Vishnou. Les lieux ne sont pas très éloignés l’un de l’autre, peut être une quinzaine de kilomètres. Il faut traverser des zones immenses, peu
peuplées, uniquement des zones agricoles. Il y a là beaucoup de cultures maraichères. Au milieu des champs, on trouve quelques petits villages, juste posés là pour dire que la région n’est pas à
l’abandon. Le bus roule comme tous les bus, comme un taré. Il évite les nids de poule, la route est particulièrement mauvaise. Il slalome entre les dingos, ces sortes de chiens que l’on retrouve
en grande quantité dans les zones rurales. Et puis surtout, il évite les vaches. Les vaches sont sacrées, en Inde. Et surtout au Karnataka.
Le chauffeur du bus use et abuse de l’avertisseur sonore (autrement dit, klaxon). Il se dépêche, il faut
atteindre Somnathpur rapidement, si l’on ne veut pas rentrer à minuit à Mahe. Il contourne une charrette tirée par deux vaches, se rabat brutalement. Malgré le bruit du moteur, il entend le
paysan sur la charrette hurler. Le bus stoppe, le chauffeur, puis les profs descendent. Le paysan hurle des imprécations ; le bus s’est rabattu un peu trop vite et a heurté les vaches. Et la
vache est tellement sacrée, qu’on ne peut la toucher.
Les malayâlis cherchent à discuter : les vaches n’ont rien. Le paysan hurle toujours dans une langue
que personne ne comprend. Ici, on parle kannada. Dans le bus, tout le monde parle malayalam. Pas la même langue, pas la même écriture. Rien en commun. A demi-mots, à force de geste, ils
expliquent au gars que les animaux se portent bien. Et puis, il aura beau hurler, il est tout seul à gueuler, et ils sont vingt cinq ou trente dans le bus. Et puis, pas des gamins, des adultes ou
presque adultes, des profs et de grands ados de lycée. Même pas peur.
L’homme semble parler de dédommagement conséquent : les vaches, c’est sacré, on vous dit ! Les
autres se gaussent ! Payer ? Il rêve ! Ils haussent les épaules, et commencent à remonter dans le bus. Le chauffeur a mis en route le moteur. Il embraye et s’arrête. En face de
lui, une charrette vient d’arriver, bloquant la route. Dedans, une trentaine d’hommes, armés de machettes, de pics, de couteaux, de tous les outils dont on peut se servir dans l’agriculture. Ils
sont visiblement furieux, et ont apparemment envie d’en découdre. Le chauffeur jette un coup d’œil vers l’arrière, vers une possible voie de fuite. Il blêmit : une charrette, identique celle
qui vient d’arriver, chargée pareillement d’hommes armés, bloque toute retraite. Impossible de fuir.
D’une supériorité flagrante, les malayâlis se retrouvent en mauvaise posture et en totale infériorité
numérique. Il n’est plus temps d’argumenter ; les nouveaux arrivants n’en sont plus à la discussion. Profs et élèves se parquent dans le bus, ferment les fenêtres tandis que le chauffeur
bloque la porte, se constituant un abri qui semble soudainement bien précaire, carcasse de métal dérisoire face à la furie des paysans. Les insultes redoublent, les cris. Et soudain, l’un balance
sa machette contre le bus. Bang. La tôle se fend. Poussée d’adrénaline, la cinquantaine de gars armés se lance à l’assaut du bus, poussant, tapant, secouant, cognant. Le métal gémit, fendu de
toute part. Plus personne ne bronche dans le bus : seul le claquement des dents qui s’entrechoquent fait le pendant des coups de machettes dans les flancs de l'autocar.
Sur la route, les voitures passent, les occupants fermant précipitamment leurs fenêtres, évitant le groupe
et partant au plus vite. La fureur des kannadas ne s’atténue pas. Un bus arrive et se retrouve bloqué par les paysans, qui occupent maintenant toute la route. Les malayalis tendent le cou vers le
bus : peut-être que les occupants vont venir à leur secours. Mais personne ne sort, chacun étant bien trop content de ne pas être l’objet de la colère des paysans. Personne ? Un
vieillard descend…
Il est tout ridé, chenu ; un vieux. Il relève son dhoti et l’attache devant lui. Il embrasse la scène
d’un coup d’œil. Plus personne ne respire dans un bus comme dans l’autre. Les attaquants ne l’ont pas vu, ils continuent leurs imprécations et leurs coups. Soudain, une voix s’élève et couvre les
hurlements. C’est le vieillard qui a parlé. Comment un si petit corps peut-il faire autant d’effet. Aussi soudainement qu’il est intervenu, les hommes s’arrêtent. Chacun baisse la tête. Le
premier paysan, celui sur la charrette bousculée, plaide sa cause. Les malayâlis ne comprennent pas ce qu’il dit, mais les gestes sont éloquents : il montre le bus, la vache, fait des
signes. Le papy écoute, sans qu’une seule expression de son visage ne traduise la moindre pensée.
Il n’a dit que quelques mots. Juste un geste de la main. Les hommes ont repris leurs armes, leurs
charrettes, leurs vaches et sont repartis. Un autre geste, il a fait signe au bus malayâli de partir. Le chauffeur n’a pas demandé son reste ; la première embrayée, il est parti comme s’il
avait le diable à ses trousses. Qui était ce vieux qui a réglé la situation ? Un sage, un chef de clan ? Et que leur a-t-il dit qui puisse calmer leur colère comme cela ? Personne
n’a jamais su. Mais le temple de Somnathpur n’a jamais reçu autant d’offrandes et Vishnou autant de prières !
Cette anecdote est totalement vraie, vécue par Mari de BelleSoeur (un prof, encore un !), et
racontée alors que nous parcourions le chemin entre le palais de Tippu et le temple de Somnathpur. Curieusement, notre ami et chauffeur a particulièrement fait attention aux animaux qui
croisaient sans cesse notre route. Quand on vous dit qu’elles sont sacrées, les vaches !
* Guerre et Paix, en russe dans le texte.