Il y a des moments, dans une vie de mère aimante, où il faut faire des choix
stratégiques. Et parfois, on se plante. Par exemple, tes enfants, ces monstres assoiffés de consommation, gavés de télé et de chansons sirupeuses de Phil Collins, tes enfants veulent aller voir
Mickey. Comme tu es une mère aimante et qu’accessoirement tu habites à moins de 200 kilomètres de Mickey, tu les emmènes. Puis ça tombe bien, ta frangine qui débarque du fin fond du Sud-ouest
avec ses trois gamins veut aussi y emmener les siens. Allons-y gaiement tous ensembles voir Mickey.
Déjà, rien que le voyage c’est une expédition. Comme tu es une mère aimante ET
organisée, tu te débrouilles pour partir relativement tôt, histoire d’arriver tôt au parc. Et de ne pas trop faire la queue au parking. Tu aurais pu prendre le TGV qui t’emmènes directement à
l’entrée, mais l’avantage de la voiture, c’est que tu pars quand tu veux. Déjà, quand tu arrives, tu as l’impression que tous les gens qui étaient sur l’autoroute avec toi vont au même endroit.
Et bien tu as raison : eux aussi ils vont chez Mickey. Tous. Du coup, à 9H30, tu as déjà des embouteillages à l’entrée du parking du parc. Une fois à l’intérieur, ne cherche pas la seule
place à l’ombre, tranquille, celle où aucune autre voiture ne pourra rayer ta carrosserie lorsque les mômes ouvriront les portières brutalement. Dès que tu arrives chez Mickey, c’est Mickey qui
fait la loi. Avec le sourire, certes, mais la loi quand même. Tu te gares là où on te dit, et tu ne discutes pas. Comme tu n’as pas envie d’entamer ta belle humeur et une polémique, tu prends la
place que l’on t’indique. Puis de toute façon, ta voiture elle est déjà rayée de partout. Alors une de plus ou de moins…
Mickey, tu connais. Tu y es déjà allée. C’est la troisième fois. Donc les attractions
classiques, tu pourrais t’en passer. Tu voudrais bien aller voir le nouveau parc, celui branché cinéma. Sauf que tes enfants, ces monstres assoiffés etc. eux, ils veulent voir les princesses,
Minnie, Mickey, et puis Jack Sparrow, et puis Luke Skywalker. Tu préviens tout de suite ton monde, il est hors de question d’aller voir les poupées. Les poupées, c’est atroce. C’est juste un tour
en bateau au milieu de centaines de poupées habillées en costumes de tous les pays du monde. Toutes avec le même sourire figé sur la figure. Toutes en train de chanter la chanson ridicule que tu
as mis des années à oublier, et dont tu te souviens malgré tout à chaque fois. Un tour dans le bateau suffit pour ressortir avec la ritournelle bien en tête. Puis c’est tenace ce truc là.
La première fois où tu as visité le parc, c’était en emmenant tes élèves (déjà !).
Des grands, des mômes de vingt ans. Puis toi, tu n’étais pas beaucoup plus vieille. En semaine, en période scolaire, en plein mois de novembre, un jour où miraculeusement il avait fait
relativement beau malgré un froid d’esquimau, il n’y avait pas un chat. Moins de 5 minutes d’attente au Space Mountain. Accès direct au Star Wars Tour. Record à battre. Tu avais fait toutes les
attractions à sensation, toutes les attractions pour enfants… en fait, tu avais fait toutes les attractions. Même les poupées. D’où la rengaine tenace. Jusqu’à la fermeture du parc. La deuxième
fois que tu as visité le parc, tu emmenais en mère aimante ta fille, à qui tu voulais faire connaitre le rêve Disney, les princesses et tout et tout. Comme elle était petite, et que tu étais
accessoirement enceinte de 7 mois et demi, les attractions proposées étaient limitées. De toute manière, à 14h, elle dormait dans tes bras, confortablement installée sur ta poitrine de future
maman et par la même sur son petit frère à venir. Et toi, tu y allais mollo, parce que tu avais quand même failli accoucher d’un prématuré sur le parking du parc. Cette fois ci, vu que les mômes
présents ont entre 3 et 9 ans, il ne faut pas rêver, tu te contenteras de faire les princesses. Mais pas les poupées, tu l’as clairement dit.
Le seul truc sur lequel tu n’avais pas tablé, c’était le monde. Mais qu’est-ce qu’ils
ont tous à aller voir Mickey en même temps que toi ? Pourquoi tu n’es pas VIP et que tu ne peux pas réserver le parc pour toi toute seule ? Parce que là, pour faire la queue, tu l’as
faite. Tu fais la queue pour te garer, tu fais la queue pour prendre ton billet d’entrée au parc, tu fais la queue pour entrer dans le parc, tu fais la queue pour aller pisser, parce qu’après la
route, on ne peut pas attaquer les attractions directement sans passer par la case pause technique, tu fais la queue pour acheter un truc à grignoter, parce que tu as eu la flemme de faire les
sandwiches et te les trimballer toute la journée, et que tes gamins réclament un truc à manger avant même d’avoir atteint le château de princesse. Tu fais la queue pour les attractions. Puis pas
n’importe quelle queue ; la moindre attraction, c’est 30 minutes d’attente. Au bas mot. Parfois 60, voire 90 minutes. Au-delà de deux heures, ils n’affichent plus le temps d’attente.
Comme tu n’avais jamais vraiment attendu chez Mickey, tu n’as jamais eu le temps de
découvrir ce que c’était de faire la queue pour une attraction. En fait, tu fais comme d’habitude, tu te repères visuellement. Il semble y avoir pas trop de monde, hop ! on y va. Et là, une
fois que tu as poireauté pendant une plombe à l’extérieur de l’animation, tu t’aperçois que tu t’es fait avoir. Tu crois avoir atteint l’entrée, le nirvana du parc, et tu te rends comptes que tu
as autant de queue à faire à l’intérieur de l’attraction. Que les tours et les détours que tu as mis 45 minutes à faire dehors, tu as les mêmes dedans. En marketing, ça s’appelle des guides
files, ces barrières qui te font faire tant de tours. En français, ça s’appelle un attrape-couillon. Et le couillon, c’est toi.
A ce moment là, tout le monde commence à fatiguer et s’énerver. Ca fait trois heures que tu es dans le parc et que tu passes ton temps à attendre. Ta fille, ce condensé d’intelligence, t’a même
dit : « maman, la principale attraction que l’on a fait c’est attendre ». Mais bon, tu es une mère aimante, tu résistes, pour tes enfants. Le petit dernier manque de se prendre une
baffe lorsqu’il demande à rentrer à la maison : tu as tenté d’esquiver la phase cadeau dès l’arrivée et la vue des premières boutiques en bottant en touche et en disant que s’il devait y
avoir des achats, ils seraient faits au retour, qu’on n’allait pas s’encombrer avec pendant la balade. Et ce n’est pas tombé dans l’oreille d’un sourd pour ton fils adoré. Il veut rentrer tout de
suite, parce que lui, il veut un cadeau tout de suite. Sauf que vu que tu viens de claquer 200 euros entre les entrées et la bouffe, tu aimerais bien rentabiliser un tout petit peu le truc. Donc,
tu continues. En portant ton fils qui chouine.
Au final, tu resteras presque 9 heures dans le parc. Tu auras fait quatre attractions. Dont les poupées. Et Space Moutain, lorsque tu auras réussi à coller tous les mômes à ta sœur pour le goûter
et que tu auras réussi à t’éclipser avec l’HommeDesBois et le mari de ta frangine (1 heure d’attente, 30 secondes de manège). Tu seras passée par la case boutique cadeaux pour les enfants…puis
pour toi, parce que tu lorgnais depuis le début de la matinée les chapeaux de sorcières totalement inutiles car immettables, donc totalement indispensables. Tu auras perdu ta nièce, la plus
petite, dans le labyrinthe de la reine. Tu l’auras retrouvée avant que ta sœur ne s’en rende compte et ne te trucide en public. Tu seras repartie affublée de ton chapeau de sorcière. Tu ne te
rappelleras plus l’emplacement de ta voiture sur le parking qui était quasiment vide lorsque tu es arrivée et qui est totalement plein lorsque tu pars. Pourtant, tu l’avais noté le numéro. Enfin,
tu l’avais noté dans ta tête. Tu passeras vingt minutes à chercher cette p*** de bagnole, avec tes enfants qui pleurent de fatigue, accrochés à tes jambes. Et tu te rendras compte, une fois posée
dans ta voiture enfin retrouvée, que tu as les pieds en compote, et que n’eût-ce été l’odeur, tu aurais viré tes grolles pour conduire. Et là, tu te dis que Mickey, c’est bon, tu as ta dose pour
les 10 ans à venir.