C'est qui ça ?

Lundi 19 novembre 2007
J'ai une petite classe bien tranquille. Les deux autres classes sont chiantes, bruyantes, agaçantes, fatigantes, énervantes, pompantes, épuisantes, peu souriantes (rayez les mentions inutiles). Mais celle ci est cool. Un vrai bonheur, onze heures dans la semaine. Pis c'est MA classe. Je suis PP (Professeur Principal, pour les non-initiés). Autrement dit, bouc émissaire de mes autres collègues ("TES élèves ont fait ceci ou cela..."), Maman pour certains élèves (ça leur échappe de temps en temps ! Tant qu'ils ne m'appellent pas Papa, tout va bien), j'ai l'impression des fois que l'on voudrait bien m'attribuer d'autres casquettes.

J'ai une petite classe bien tranquille. Qui n'est pas aussi tranquille. Je savais qu'en arrivant en lycée pro j'allais avoir des ados, ce qui me change de mon public habituel, les grands de 20ans et plus. Je savais que les jeunes en Lycée pro n'étaient pas la crème de la crème, l'élite intellectuelle de la France.  Je ne suis donc pas surprise de ce que je vois. Les hormones bouillonnent, les esprits s'agitent et parfois s'enflamment. Le monde devant eux devient manichéen : nous sommes amis à la vie aujourd'hui. Nous sommes ennemis à la mort demain. Il n'y a pas de demie mesure.

J'ai une petite classe bien tranquille. Mon boulot consiste à essayer de leur faire intégrer avec plus ou moins de bonheur et d'efficacité des bribes de ma matière. Et en plus de ça, de faire le lien entre la classe, l'administration et l'équipe pédagogique. Le courant passe bien entre les mômes et moi. On commence à se connaitre, à avoir des affinités ou des inimitiés, à sentir chez l'autre ce qui va ou ne va pas. Et je commence à percevoir les failles.

J'ai une petite classe bien tranquille. En apparence. Il y a le petit couple d'amoureux : ils sont mignons. Lui ne vient en cours que parce qu'il y a sa copine. Au moins, il vient. Il y a les séances chagrins d'amour. L'énamouré(e) pleure un bon coup, va se calmer dans le couloir, et reprend le fil du cours ensuite. Il y a le mal aimé. Tout le monde se fout de lui. Il cherche à plaire et c'est une cata. Il commence à avoir les larmes aux yeux à chaque fin de séance. Il y a celle qui est en dépression. Qui se retrouve prostrée sur sa chaise, secouée de larmes, de spasmes et de tremblements, bourrée aux médicaments pour tenir. Il y a celle qui a une maladie grave. Pour l'instant elle tient le coup. Pas trop d'absence. Ne veut pas en parler aux autres élèves et autres profs. Suivra peut-être un traitement lourd. Un jour. Il y a celui qui picole. Et qui s'endort sur la table. Il y a celui qui s'automutile. A coup de lame de rasoirs sur le ventre. Pas en classe, heureusement. Il y a celui que sa mère a mis dehors parce qu'il lui a mis une baffe. Il ya la caïd, pas encore 15 ans, qui terrorise les autres. Il y a celle qui tremble de peur chaque fois qu'elle sort du lycée, parce que la dernière fois quinze autres l'attendaient dehors en la menaçant. Et puis il y a moi.

J'ai une petite classe bien tranquille. Qui a une prof qui commence à flipper sérieusement. Oh non, je n'ai pas peur d'eux. Ni de l'inspecteur, ni du proviseur. Non. Je gère les problèmes au jour le jour. Je renvoie l'alcolo chez l'infirmière, l'automutilé chez l'assistant social (heureusement hyper efficace), la caïd chez la CPE, les parents de celle qui est menacée chez les flics pour déposer une main courante. Mais je flippe à chaque fois de faire une bêtise. De ne pas dire le bon mot. De ne pas renvoyer au bon interlocuteur. De ne pas être dans mon rôle. Je me fie aux procédures...et à mon instinct !

J'ai une classe bien tranquille. Dont les élèves semblent avoir confiance en moi. Qui n'hésitent pas à s'appuyer sur moi. Tant mieux. Le dialogue est du coup ouvert. Oh, ils ne disent pas tout et je ne veux pas tout savoir. Mais les gros problème ressortent et me sont transmis. Certains le disent : "je vous le dis à vous parce que je sais que je peux compter sur vous. Mais ne le répétez pas aux CPE, au proviseur, à l'infirmière, aux autres profs...Je sais que vous vous allez me répondre sincèrement". J'essaie.

J'ai une petite classe bien tranquille. Que j'emmène chez moi. Qui vient avec moi. Qui m'empêche de dormir. Les parents de la gamine qui se fait menacer ont-ils porté plainte ? Qui va pouvoir aider le môme qui se mutile ? Pourquoi je n'arrive pas à les laisser à la porte du lycée ? Comment fait-on pour ne pas absorber tout ça, pour éviter le syndrôme éponge ? Comment font les travailleurs sociaux, ceux qui travaillent dans les prisons, les infirmières et aides soignantes, tout ces gens qui voient et qui vivent beaucoup plus dur et plus violent que moi, tous les jours ? Comment font-ils pour ne pas emmener leur boulot dans leur tête tous les soirs ?

J'ai une petite classe bien tranquille. Qui ne sera jamais vraiment tranquille. Et le pire, c'est que j'aurais plaisir à la retrouver demain, et après demain et les autres jours. J'espère...En attendant, je vais prendre l'Autonome de Solidarité !
Par BBK.mel - Publié dans : au fil des jours
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