Un commentaire d'Elise, jeune future prof, m'a rappelé ce texte que j'avais écrit il y a quelques temps. Près
de neuf mois ont passé depuis que je l'ai écrit et rien n'a changé : les avis sont toujours les mêmes sur ces crétins-de-profs-qui-foutent-rien ! Retour en arrière et bonne lecture...
Réunion des anciens de l'école. Ecole de commerce. Privée. Chère. Plutôt réputée. Promo 94 (et oui, je ne suis plus toute jeune...). Il y a là une bonne partie de mes ex-camarades de classe et
pour certains de beuverie. Nous avons tous vieilli, pris du bide, perdu des cheveux (euh,non ! Pas tous !). Je les ai tous perdus de vue. Certains depuis la fin des cours. Mes dernières nouvelles
par personnes interposées remontent à l'an 2000. C'est dire si on se regarde un peu en chien de faïence.
Nous avons tous pris des voies différentes. L'un travaille pour un grand groupe de distribution, au marketing. Un
autre, à ouvert un hypermarché en Pologne. Une troisième est devenue chef de pub senior dans une agence. Un autre est retourné dans sa Bretagne natale, dans une agence de graphisme. L'un manque à
l'appel : il a émigré au Canada (non,ce n'est pas Juppé). Une a préféré s'arrêter de travailler pour s'occuper de ses enfants. Bref, aucun ne fait la même chose.
Quand on s'est perdu depuis si longtemps, il y a deux solutions. Soit
on reprend la conversation là où on l'a laissée la dernière fois (ça c'est pour les amis), soit on ne sait pas quoi se dire. Et quand on ne sait pas quoi dire on pose l'éternelle question : "et
toi, tu fais quoi, maintenant ?"
Chacun y va de son petit laïus sur sa réussite personnelle,
son salaire, le nombre de personnes sous ses ordres, le nombre d'heures passées au bureau. On compare les mérites de chaque évolution de carrière. On note les difficultés de tous. Travailler,
maintenant, c'est un sacerdoce! Mon tour approche. "Et toi BBK, tu bosses toujours avec notre ancien prof ?"
A la sortie de l'école, j'ai en effet bossé avec un ancien prof comme consultant et formatrice, tout en donnant
des cours en parallèle à IUT. Pendant douze ans. Puis j'ai passé les concours de l'éducation nationale et me voilà prof en lycée professionnel. Jusqu'à présent, j'étais fière de mon parcours
car il correspondait à mes envies. J'ai eu la chance de faire des boulôts parfois durs, parfois très peu lucratifs, mais qui me plaisaient. Donc, fièrement, j'annonce que je suis devenue prof.
Une vraie. Et là, coup de bambou...
Autour de moi,
je ne vois que des mines ironiques, voire, pire, gênées. Comme si j'avais dit une insanité. Je n'aurais pas plus choqué si j'avais hurlé au milieu de la salle que j'adôôôre être attachée au
radiateur et me faire fouetter. Têtes consternées. Le plus grande gueule du lot me sort un truc du genre : "t'es rentrée dans le clan des feignants". Les autres enchainent, soudain bavards, avec
toutes les conneries de comptoir que l'on peut dire sur les profs. En vrac :
- les profs ne
foutent rien
- ils bossent seulement 18 heures par semaine
- ils sont en vacances tout le temps.
- Et en plus ils font grève au lieu de faire cours.
- de
toute façon, quand ils travaillent, ils n'apprennent rien aux mômes. Il n'y a qu'à voir la façon dont les gamins lisent et écrivent maintenant pour voir que l'on ne fait pas notre
boulôt.
- L'école publique part en vrille : d'ailleurs, la plupart ont mis leurs enfants dans
des écoles privées.
- Puis, c'est un travail facile, vu le niveau requis au bac. On peut
réutiliser les mêmes cours d'une année sur l'autre. A la rigueur, ils acceptent du bout des lèvres de reconnaitre que prof c'est moins pire qu'instit (pardon, professeur des écoles), qui eux ne
foutent vraiment rien.
Grosso modo, le prof est un mutant incompétent, feignant et coupé du
monde réel.
Puis vient la séquence "Compassion mal
placée". "Avec ton niveau (autres versions : ton intelligence, tes capacités, ton parcours etc.), tu aurais pu faire beaucoup mieux. Dans le privé, tu gagnerais beaucoup plus (c'est vrai, j'ai
perdu en gros la moitié de mon salaire). C'est du gâchis. Au moins, tu aurais pu rester dans le système universitaire (les IUT dépendent de l'université, contrairement au section BTS qui
dépendent des lycées et donc du rectorat), c'est plus valorisant. Et puis, les gamins en lycée, c'est pas la joie. Surtout en lycée pro. Passe au moins une agrégation, histoire de t'en sortir
plus vite !"
Bref, j'ai eu droit à tout le discours faussement apitoyé de ces miracles de
réussite professionnelle.
Comment dire "à ces gens
là", comme disait Brel, que l'intérêt ce n'est pas la masturbation intellectuelle ni les émoluments. Que l'intérêt, c'est d'amener les jeunes à faire quelque chose. De les revoir après nous dire
: "c'est grâce à vous, au lycée, que j'ai fait ci ou ça". De les voir apprendre un métier, construire leur vie. Et plus les jeunes partent avec un handicap, plus la moindre réussite a de la
valeur. C'était ça qui faisait pour moi de l'enseignement le plus beau métier du monde. C'est un point de vue perso, évidemment.
Comment ces crétins bouffis de suffisance et d'arrogance auraient-ils pu comprendre ?
Ils n'auraient jamais compris. Je n'ai donc même pas essayé de les convaincre. Je me suis contentée de leur
proposer un défi : qui aurait les c... de venir une demi-journée dans ma classe, faire une intervention ? C'est marrant, ils se sont tous défilés. Moi qui croyais qu'être prof, c'était simple
!!