Un prof, théoriquement, doit être neutre vis-à-vis de ses élèves. Théoriquement.
Malheureusement (ou heureusement !) le prof est un humain comme un autre. Avec ses goûts, ses couleurs, ses amours et ses haines. On essaie de passer outre ces états d’âmes, fort peu à
propos dans une classe, mais on ne peut pas totalement lutter contre. Le meilleur moyen que j’ai trouvé de ne pas me laisser influencer par mes amitiés et mes inimitiés est de fixer des règles
précises et de m’y tenir, qui que soit l’élève qui les transgresse.
Vous vous êtes bien rendu compte, en lisant mes petits mots, que j’appréciais un certain
nombre des schtroumpfs présents devant moi, que ce soit Carmen, Jo,
Ludivine, Momo, Nadia et les autres. Il y en a que je déteste cordialement. Je ne tiens pas trop compte de mes sentiments, mais
je n’y peux rien, les voir me déplait. Il y en a que j’apprécie mais qui m’énervent prodigieusement en cours. Et puis il y a mes préférés. Ceux que j’apprécie malgré tout. Même quand ils
m’embêtent.
Il y a Louis (rien à voir avec le Louis
des histoires policières, mais le surnom que je lui donne est inspiré malgré tout de l’auteur des aventures de Martin !). Il n’est plus en cours. Il est parti. Mais je le regrette.
Pourtant, c’était un gamin qui dormait ou bien qui déconnait en cours. Mais qui est incapable de me ressortir le moindre mot de ce que j’ai pu lui raconter pendant les heures passées en classe.
Et pourtant. C’est un môme attachant. Attachant du genre angoissant : alcool, automutilation, absentéisme chronique… Un vrai régal pour les CPE et l’assistant social ! Le premier à qui
j’ai donné mon adresse MSN avec autorisation de s’en servir autant qu’il veut pour me contacter.
Il y a Tabata (rien à voir avec la star du porno). Elle aussi a une grande gueule. Elle
aussi peut mettre une ambiance de m… dans une classe lorsqu’elle s’énerve. Elle me fait parfois penser à la morue (voir bestiaire).
Allez comprendre pourquoi je me suis attachée à elle. J’apprécie son avis. Je l’ai vu évoluer depuis le début de l’année, de la grande gueule de départ, qui me disait « Wouaich, madame,
j’peux pas changer d’vocabulaire », à une jeune fille pas encore capable d’être vendeuse dans un magasin de luxe, mais qui fait attention à ne pas sortir trop souvent « putain »
dans ses phrases et qui arrive à se concentrer plus de 45 minutes d’affilée. Chaque fois que nous entrons en cours, nous avons toujours un regard pour dire « je suis contente de te (vous)
voir ».
Il y a Laurie, p’tite nana dans une phase très difficile chez elle, qui a du mal à se
concentrer, qui considère l’école comme un lieu où elle peut évacuer le stress vécu chez elle ; alors elle devient girouette, tourne dans tous les sens, incapable de se fixer, incapable de
se poser.
Il y a la murène (toujours
dans mon bestiaire), très agressive, sur la défensive. Et elle s’ouvre de plus en plus, elle commence à sourire, à regarder en face les gens quand elle leur parle. Elle se met à bosser. On
peut lui faire confiance. Et pourtant, je crois que c’est la première que j’ai du virer de cours en début d’année.
Il y a Laurence, toujours enthousiaste, toujours partante pour tout. Un vrai plaisir de
parler avec elle, du cours, de son avenir, de la façon dont elle voit la vie.
Il y a Tom, un peu gothique, un peu space sur les bords. Mais avec qui je parle livres,
avec qui nous pouvons échanger autre chose que des « tais-toi et travaille ! ».
Ce sont ces quelques uns là qui font que j’ai toujours un grand plaisir à aller en cours.
Ils sont en fait ma part d’humanité au milieu de mon statut figé de prof.