Flore ne va pas bien. Elle ne le dit pas, mais je le sens. Elle porte un nom de fleur,
elle est frêle comme un jeune saule, souple comme une liane, tendre comme une pousse d’herbe. Une fille-fleur, fraiche comme le printemps. Elle se pose dans un coin de la classe, elle fait un
sourire et on ne l’entend pas plus qu’une brise d’été. Et là, je sens qu’elle ne va pas bien. Elle parait toujours frêle, souple, tendre. Mais la fleur en elle semble se racornir, comme brulée.
Pourtant, elle fait toujours le même sourire, elle s’assoit toujours à la même place, on ne l’entend toujours pas plus que ça. Elle a été absente toute la semaine dernière. Et là, elle semble
fatiguée, comme si une partie de sa fraicheur s’en était allée.
Ce n’est pas dans mes habitudes d’interroger mes élèves. Leur vie ne me regarde pas. Je me
suis contentée, lorsqu’elle m’a montré son carnet de correspondance où était inscrit le motif de son absence : maladie, de lui demander si elle allait mieux. Elle m’a répondu : ça va,
de sa voix nette et claire. Puis elle est retournée s’asseoir. Je la regarde du coin de l’œil pendant que je parle en cours. Au coin de sa bouche, je vois parfois un pli amer. Mais ce pli
disparaît si vite, que je me dis que je rêve, que je l’ai imaginé. Pour une fois, je déroge à la règle. Pendant que tout le monde range ses affaires, alors que la sonnerie vient de retentir, je
lui parle.
- Tu ne m’as pas l’air en forme, Flore. Quelque chose ne va pas ?
Elle me regarde à peine pour répondre que non, tout va bien.
Il y a des fois où on prend des initiatives sans pour autant savoir ce qui nous a poussé.
J’ai suivi mon instinct, et mon instinct me disait de continuer. Je laisse ses camarades s’éloigner un peu.
- Je ne crois pas que ça aille, non. Tu as une tête de cadavre et un regard de déterrée.
(bon, certes, j’exagère un peu !).
Elle lève la tête, surprise de mon langage.
- Arrête donc de me raconter des bourdes et de t’en raconter à toi. Quelque chose cloche,
tu n’es pas comme d’habitude. Maintenant, si tu ne veux pas parler, ce que je peux comprendre, c’est ton choix, je n’insisterai pas. Mais ne me dis pas que tout va bien.
Elle hésite un instant. Puis elle me fait le sourire le plus standardisé qui existe et me
jure que non, non, pas de problème, elle est juste un peu fatiguée. C’est tout. Là encore, va comprendre pourquoi, mon instinct me dicte mes mots. Ils sortent de ma bouche et je les entends, les
comprends au moment où je les prononce.
- La dernière fois que j’ai vu une fille avec la tête que tu as, elle était
enceinte.
Elle s’est arrêtée sur le chemin de la porte, pâle comme un linge.
- Vous allez le dire à mes parents ?
- Leur dire quoi, Flore ?
- Ben pour moi…
- Que veux tu que je leur dise ? Que tu as une sale tête en ce moment ? Je ne
crois pas que ce soit suffisant pour ameuter le quartier…
- Non, je voulais dire, enfin, vous savez, quoi !
Non je ne sais pas. Non, je ne veux pas m’appuyer sur des suppositions.
- Leur dire que je suis enceinte.
Ca y est. Le mot est lâché. Il lui semblait si dur à sortir, et pourtant, elle a l’air
tellement soulagée de l’avoir dit, comme si un poids énorme s’était retiré de sa poitrine.
- Qu’est-ce que tu veux faire ?
- Je ne sais pas.
Elle a l’air vraiment désemparée. Il n’y a pas trente six solutions, il y en a deux. Soit
elle garde le bébé et un jour où l’autre, le plus tôt sera le mieux, il faudra le dire à ses parents, soit elle ne le garde pas, et ça veut dire avortement, hôpital, frais médicaux. Elle
s’affole. Elle ne peut pas parler à ses parents. Elle est portugaise, son père surveille sa vertu comme il surveille ses pintes de bière, avec attention. S’il l’apprend, elle se fera tuer. J’ai
déjà croisé son père, je la crois bien volontiers. En tout cas, elle se fera tabasser, c’est certain. Quant à l’avortement, elle est allée voir dans au premier hôpital venu. Elle savait ce
qu'elle voulait. Elle se disait que l'avortement est autorisé en France, que l'on va comprendre son désarroi. Une infirmière l’a reçue à la porte de la maternité, sans même avoir la décence de la
faire entrer dans la salle d’attente ou de la faire assoir, s’est contentée de lui demander de quand dataient ses dernières règles et de lui dire que de toute manière, c’était trop tard, elle
n’avait qu’à se débrouiller toute seule. Elle était donc allée voir des gynécos en ville, mais tous lui avaient répondu, via leur secrétaire, que de toute manière, ils ne faisaient pas d’IVG.
Démerdes toi ma belle !
Elle n’était pas en cours la semaine dernière parce qu’elle avait fait toutes les
démarches. Elle avait prévenu la vie scolaire de son absence en se faisant passer pour sa mère. Comme c’est une petite nana sans problème, personne n’avait cherché plus loin. Mais maintenant
qu’elle avait épuisé ce qu’elle pensait pouvoir faire, elle ne savait plus. Elle s’effondre en larme dans la classe. Elle me raconte alors tous les regards des infirmières qui l’avaient reçue,
tous les sourires de commisération, le pli méprisant dans la bouche des médecins, l’air stupéfait de la secrétaire du cabinet d’analyses où elle avait fait un test et qu’elle était revenue voir
parce qu’elle ne savait pas le lire. Tout sort d’un coup, le sac se vide. Elle raconte son impression d’être seule, si seule. Sans ses parents à qui elle ne peut pas parler. Sans son mec, qui
veut bien lui filer de l’argent pour ses frais mais ne veut pas l’aider plus que ça, sans ses copines de classe qui la verraient comme une pute, une salope parce qu’elle a couché. Et la
difficulté de devoir faire comme si de rien n’était, continuer les cours, les repas avec sa famille, alors que tout crie en elle. Aidez-moi, Madame, demande-t-elle. Aidez-moi.
Je ne peux pas l’aider toute seule. Je ne suis pas médecin. Je ne suis pas sa mère. Il
faut faire vite, car si l'on attend, ce sera la Belgique, une grossesse bien entamée, plus dure à vivre et à faire passer. Je ne me pose pas la question de pro ou pas pro avortement. Ca n'est ni
le lieu, ni le moment, comme ce n'est pas le lieu et le moment de parler de ce qu'elle aurait du faire avant, pour ne pas tomber enceinte. C'est juste une gamine qui est toute seule et qui a
peur. Alors, j’ai parlé à la CPE, à l’assistant social. La CPE a couvert ses absences. L’assistant social l’a aidée dans ses démarches. Ma propre gynéco l’a reçue. Je n’ai pas eu les détails de
la suite. Je l’ai simplement retrouvée quelques temps après à sa place, dans ma classe, frêle, souple, tendre, et de nouveau fraiche comme une brise de printemps mais avec dans l'oeil l'éclat de
celle qui a croisé la gente humaine dans ce qu'elle avait de bon et dans ce qu'elle avait de mauvais.

Si Flore n'existe pas en tant que telle, toutes les démarches tentées, tous les éléments décrits sont rigoureusement vrais. Ils sont issus de l'expérience d'un certain nombre de Flore, plus
ou moins jeunes, ayant eu plus ou moins de chance...