Elle est souvent avec deux copines, du même tonneau qu’elle. Les trois sont devenues un peu la référence : lorsque l’une d’elle ne comprend pas l’exercice, c’est que la moitié de la classe n’a pas compris. Lorsque l’une d’elles commence à montrer des signes d’agacement, c’est qu’il faut changer de sujet, la classe risque de partir en vrille. C’est très rare que l’une ou l’autre explose, donc nous tenons d’autant plus compte de leur éventuel mécontentement. Et comme elles sont rarement absentes, on a un baromètre de la classe en permanence.
Mais voilà, Cindy est absente. Depuis plusieurs jours. Ca lui arrive de temps en temps, elle est malade comme tout le monde peut l’être à un moment donné. Ce qui me surprend plus, c’est que les deux autres (appelons-les Claire et Cécile) complotent, papotent de manière intensive, l’air sérieux. Se passerait-il quelque chose ? Mais comme souvent, comme elles restent calmes et discrètes, j’oublie au bout d’un moment le problème. Et continue mon cours.
Je les interpelle quand même le lendemain dans la cour, en leur demandant si Cindy est malade. Elles se regardent, hésitent un peu, et lâchent : « Non, enfin, un peu. Elle a des soucis de famille… ». « Des soucis de famille… ? » (Notez la question miroir, très efficace en général pour relancer la conversation et inciter les gens à poursuivre leur idée ! Et hop, un cours de vente, un !). Elles se concertent du regard, semblent vouloir dire quelque chose, mais la sonnerie de fin de récré retentit et je perds mes pin-ups, qui partent en cours.
Je les retrouve en fin d’après midi pour mon cours. Elles se plantent toutes les deux devant mon bureau. Et m’expliquent. Voilà, Cindy est partie de chez elle. Elle a fugué il y a quatre jours. Et elles sont inquiètes parce qu’elles n’ont pas de nouvelles depuis deux jours. Elles n’ont plus de forfait téléphone l’une et l’autre. Elles veulent la joindre pour se rassurer. Je leur passe mon portable. Et je reste surprise à mon bureau tandis qu’elles vont appeler leur copine. Voilà une petite nana dont je n’aurais jamais pu supposer qu’elle partirait de chez elle.
Elles ont fini par me raconter toute l’histoire. La gamine s’est enfuie après une dispute avec son père. Elle a appelé ses parents au bout d’une ou deux journées pour leur dire qu’elle ne rentrait pas. Elle est allée chez sa grand-mère. Le lycée n’est pas prévenu et ne le sera pas. Elles me demandent de ne rien dire. Et je me retrouve dépositaire d’un secret qui n’est pas le mien et qui pèse bien lourd. Entre la confiance des gamines qui me parlent (et je tiens à garder cette confiance, parce qu’en cas de coup dur, les mômes savent qu’ils peuvent me parler.) et le fait de détenir une information importante pour le lycée je ne sais que faire. Où est la limite légale à tout ça ? Suis-je obligée de prévenir la vie scolaire ? Dois-je appeler la famille ou l’assistant social ? Je fais quoi, moi, avec cette info ?
J’ai fait passer le message à Cindy qu’elle rentre en cours le plus vite possible. Si elle est chez sa grand-mère, ça reste en famille. Si la famille n’a pas prévenu le lycée de la fugue, je ne suis pas sûre que ce soit à moi de le faire. Bref, je suis bien enquiquinée avec ce secret. J’ai dit aux gosses que je ne dirais rien, mais que si on vient à m’interroger sur l’absence de Cindy, je répondrai. Je n’étais pas au lycée aujourd’hui. Je verrai demain si elle est là…


















