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Texte Libre


En attendant que Proctor nous dessine Luc Chatel, on profite de ses gribouillis...

La grande maison

Big brother

Mardi 24 novembre 2009

Il y a des jours où c’est utile d’avoir un grand chef qui est fan du journal local. Fan au point de l’éplucher page par page, ligne par ligne, mot par mot. Qui lit tout. Même l’horoscope, la météo et les programmes télé. Faut dire que ça n’a que ça à faire un proviseur, lire le journal local. Et de temps en temps, il tombe sur des perles. Comme l'autre jour.

Aussitôt, branle bas de combat, convocation de qui de droit dans son bureau, remontrances. L’objet du litige ? Un article paru le jour même, un entrefilet serait plus juste. Parlant du droit à l’image. Et signalant que sur TonTube, il y a une vidéo montrant un prof pétant un boulon. C’est courant, une vidéo merdique, prise avec un téléphone portable, montrant un prof qui s’énerve en cours, qui engueule ses élèves. Sauf que là, c’est chez nous, dans BahutChéri que ça se passe. Et que c’est ma collègue. Avec ses élèves qui sont aussi accessoirement ceux que j’ai eus en cours. Et que histoire de bien faire, l’article de journal montre une photo de l’écran d’ordinateur sur lequel passe la vidéo et que l’on reconnait la collègue. Pis en plus, ils mettent le nom du bahut juste en dessous. Limite s’il y a le nom de la collègue avec.

 

Bon, d’accord, sur TonTube tu trouves de tout. Si tu cherches bien, tu trouveras Rosalie en train d’entonner une chanson en plein cours, mes Petits Chéris de l’année dernière en train de se marrer tant et si bien qu’ils en tombent de leur chaise, tu pourras voir le Lama dans sa période je-déconne-à-mort, l’Orang-outang en train de faire des pompes au milieu de la salle (et ce n’est pas en EPS, mais en histoire-géo), le zoo au complet sur fond de musique de d’jeuns, les 3DP de l’année dernière qui font des glissades dans le couloir… Bref, tout ce que les parents préfèrent ne pas imaginer dans un lycée.

Eux, ils croient que leurs rejetons sont assis sagement sur leur chaise, buvant les paroles du prof comme celle de Dieu, apprenant frénétiquement leurs leçons, travaillant tant et si bien qu’ils n’ont même plus de devoirs à la maison, ils ont tout fait avant. Ils croient que jamais au grand jamais les chérubins ne lèvent la voix, voire la main sur le prof. Ils croient que leurs petits chéris mettent dans l’école les mêmes espoirs qu’eux mettent. Les naïfs.

 

Nan, le bahut, toi tu sais comment c’est. Déjà parce que tu te souviens des conneries que tu y faisais il y a vingt ans. Rappelle-toi, quand tu étais allé manger avec tes potes dans le parc à côté, que vous aviez bu de la bière et que du coup, tu voyais le tableau danser devant tes yeux alors que tu te dandinais sur ta chaise en réfrénant une p*** d’envie de pisser. Rappelle-toi quand tu jouais à la belote en cours de français, parce que de toute manière la prof elle y voyait que dalle. Rappelle-toi quand tu allais fumer des clopes derrière les toilettes, ou encore découvrir la sexualité en tripotant confrères et/ou consœurs tout aussi inexpérimentés que toi. Rappelle-toi quand tu prenais prétexte que les élèves du lycée devaient absolument soutenir les profs et les élèves des autres bahuts et aller manifester en ville, manifestation qui se terminait devant une pizza (dans le meilleur des cas) ou une bouteille de vodka (dans le pire) chez un pote d’un copain d’un camarade manifestant.

Le bahut, tu sais comment c’est, toi. Parce que tu le vis régulièrement. Au travers de tes cours, que tu sois élève ou prof, au travers de tes enfants, qui te racontent ce qui s’y passe. Tu sais que les mômes ne restent pas assis sagement sur leur chaise (pis d’abord, toi aussi tu te faisais reprendre par le prof parce que tu bavardais sans cesse !). Tu sais que les gamins répondent au prof. Toi aussi tu faisais des remarques déplacées de temps en temps. Sauf que lorsque ton père l’apprenait, tu te prenais une baffe en plus de celle que le prof t’avait collée derrière la tête. Et tu ne recommençais pas. Enfin, pas tout de suite.

 

Mais tu ne savais pas qu’un jour tu risquais de te retrouver en photo sur le bureau de ton grand chef. Dans le journal. Avec un accès direct à une vidéo de toi. Faites par tes élèves. Droit à l’image ? Mon c*** ! Droit à l’intégrité de ta personne. Droit de ne pas avoir à te poser d’autres questions que « cet exercice est-il à la portée de mes élèves ? », « Vont-ils réussir leur devoir ? ». Droit à pouvoir élever la voix si besoin est, sans être taxé de péter un boulon. Droit de remettre à leur place les petits cons qui le méritent. Droit au respect. Le respect. Juste ça.  

Par BBK.mel - Publié dans : humeur
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Lundi 23 novembre 2009

Il y a des choses dont on aimerait qu’elles n’arrivent jamais. Dans la vie d’un prof, il y a des trucs interdits, des trucs qu’il ne faut jamais faire, ne jamais dire. Tous les jours, lorsqu’on passe la porte de la salle de classe, on prie, on espère, on serre les dents en souhaitant ne jamais franchir le pas. Ne jamais craquer. Parce que forcément, ça va se retourner contre vous. Et voilà, moi si forte, ça m’est arrivé.

 

Contexte : en cours avec un de mes groupes de troisième, le pire, les casse-pieds, ceux qui font que ma semaine me parait terminée lorsque je ferme la porte sur eux à la récré. Il y a là dedans quelques cas sympathiques, dont deux zozos qui feraient passer Jean (ou Bob, selon les articles), pour un enfant de cœur angélique. Et entre autres Florent. 14 ans. Maladie grave qui fait qu’on le surveille de près, au cas où il y aurait un problème. Petit con. Merdeux, même. Même pas drôle. Juste tête à claque.

Aujourd’hui, je l’ai mis au premier rang. Tout seul. Enfin, à côté d’une gamine qui est plutôt silencieuse et calme. Il a commencé par dormir. Mais le groupe étant habituellement agité, il a fini par se réveiller, juste au moment où l’un de ses camarades interpelait un autre en le traitant de « petite bite ». In french in the text. Et notre Florent de reprendre en plein vol, se tournant vers moi, la marque de son pull encore sur la joue ensommeillée : « Eh, vous madame, vous les préférez grosses je suis sûr ! ».

 

Et là, le monde s’est effondré. En temps normal, j’aurais traité ça avec humour, bâchant le gamin, le renvoyant dans ses buts, avec une vanne du genre : « Les petites, voyons : les huitres sont toujours meilleures lorsqu’elles sont petites ! » Mais là. Il est trop jeune, trop con. Il n’aurait pas compris. Et puis surtout, il m’énerve. Au plus haut point. Impossible.

Toutes mes bonnes résolutions sont parties à l’eau. Toutes mes années d’entrainement face aux élèves, tout mon vernis a volé en éclat. Tout ce contre quoi j’ai lutté est revenu d’un coup ; le pire, ce qui n’aurait jamais du arriver, ce qui peut vous attirer le plus d’emmerdes dans une carrière de prof m’est tombé dessus, d’un coup. J’aurais pu lui retourner la tête d’une gifle, ça n’aurait pas été pire. Nan. Je suis tombée encore plus loin dans la déchéance. J’ai renvoyé chier le gamin, l’écrasant sous le poids de mon statut, lui petit élève de merde face à la grande prof. J’ai perdu mon humour.

Par BBK.mel - Publié dans : humeur - Communauté : La communauté pédagogique
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Dimanche 22 novembre 2009
Le brin de soleil du dimanche matin...



Avec Tryo et Didier Wampas

Par BBK.mel - Publié dans : ça déménage...!!
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Samedi 21 novembre 2009

Ca existe aussi, ou le monologue des zouaves

 

« Faycal et son acolyte Mohand, vous restez s’il vous plait, je voudrais vous parler. Oui, les autres ont le droit de sortir en avance et vous vous restez, mais je veux que l’on mette les choses au point. Non Mohand, ça ne se négocie pas et tu es le seul à estimer que tu n’as rien fait qui justifie que je souhaite te parler.

Je vous ai virés de cours la semaine dernièreparce que vous aviez largement dépassé les bornes : bombarder vos camarades avec du spray déodorant, ce n’est pas le comportement professionnel que l’on vous demande et en plus, c’est dangereux ! Vous avez donc été exclus-inclus une journée. Et comme vous ne vous êtes pas pointés l’après midi pour finir votre punition, vous avez été exclus deux jours. Oui, j’ai bien compris que c’était cool pour vous : deux jours à la maison, c’est le pied. Vous revenez, la fleur au fusil, sans un mot pour demander d’excuser votre comportement. Alors je me demande si vous avez compris pourquoi vous avez été exclus.

Non, vous n’avez pas eu une sanction à cause de moi. Vous avez eu une sanction à cause de votre comportement. C’est le cumul de tout ce que vous avez fait, dans mon cours et dans celui de mes collègues qui vous a valu une exclusion. Le fait que je vous vire de cours la semaine dernière n’a été que la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. Vous n’avez rien fait ? Ce n’est pas de votre faute ? Mes pauvres petits choux, vous voulez dire que vous êtes innocents, blancs comme l’agneau qui vient de naitre (non, ce n’est pas une blague vaseuse parce que tu es noir, Mohand), et que vous êtes victimes d’une horrible injustice ?

J’ai en effet l’impression que vous n’avez pas compris pourquoi vous avez été sanctionnés. Ni ce que l’on attend de vous. Vous avez commencé à faire la tête dans mon cours, ce qui est très bien puisque vous étiez du coup silencieux. Et puis, quand vous avez vu que je ne vous criais pas dessus, vous vous êtes relâchés, et vous avez parlé à tort et à travers, perturbant le cours, comme d’habitude. Si, Mohand, ce que tu as fait était perturbateur. Si c’est ça que tu appelles être normal en cours, alors je ne crois pas que l’on pourra travailler ensemble tout au long de l’année. Ne pas bosser, ne pas réfléchir par soi-même, bavarder avec son voisin, chantonner du rap, et demander quelle est la correction de l’exercice alors qu’on a fini depuis 10 minutes, ce n’est pas avoir un comportement d’élève. A un moment, vous parliez tellement fort tous les deux que je n’entendais même pas la demoiselle qui était juste à côté de moi.

Je ne te connais pas encore assez, Mohand, pour savoir comment tu fonctionnes. Par contre, Fayçal, depuis le temps que tu es en cours, je vois l’évolution. Tu étais nickel en début d’année : tu bossais (et bien, en plus), tu étais poli, attentif. Et depuis la rentrée de la Toussaint, c’est le bazar. En fait, tu t’es contenté d’avoir le certificat de bonne conduite que te demandait le juge, et depuis que tu n’as plus cette épée de Damoclès au dessus de la tête, tu pars en vrille. Tu ne finiras pas l’année ? Dès ta majorité tu te barres ? Sur ce point là, je suis d’accord avec toi. Continue comme cela, et je te confirme, tu ne pourras pas finir l’année avec nous. Pas dans ces conditions, en tout cas.

 

Oui, j’ai entendu la sonnerie de fin de cours. Ce que je vous dis ne sert à rien. Vous vous en moquez. Dommage. C’est du gâchis. Oui, vous pouvez sortir. Au revoir messieurs. Bonne journée à vous aussi.»

Par BBK.mel - Publié dans : au fil des jours - Communauté : La communauté pédagogique
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Vendredi 20 novembre 2009

Ca = Dieu, les miracles, les élèves sympas, des proviseurs compréhensifs, la démission de Nabotléon… vous mettez ce que vous voulez.

 

Fin d’après midi. C’est la dernière fois que je vois mes élèves de terminale CAP avant leur départ en stage. Nous avons fait le travail. Il reste une demi-heure avant la fin du cours. Les élèves me demandent s’ils peuvent aller dans le magasin pédagogique.

Je me demande bien ce qu’ils vont pouvoir y faire, puisque nous avons déjà tout rangé, les mobiliers sont en place, les produits étiquetés, le sol balayé. Mais bon, ils ont bien travaillé, c’est des gamins à qui on peut faire confiance, même s’ils passent un peu de temps dans le magasin, pas de souci, ils ne me démonteront pas tout.

Les voilà donc qui s’éparpillent entre les trois gondoles qui constituent notre magasin. Une élève attrape un panier, deux autres vont chercher les clefs des caisses et s’installent en caisse, un groupe de trois élèves se met au milieu des rayons… et ILS TRAVAILLENT ! La cliente passe en caisse, la caissière lui donne le tarif, rend la monnaie, une autre débloque une des caisses qui refusait de sortir un ticket depuis deux jours, les vendeurs orientent les clients dans les rayons, un autre découpe et plastifie des fausses cartes bancaires dont on se sert pour "faire comme si" en magasin pédagogique, etc.

Sans que je leur dise quoi que ce soit. Sans que je leur donne les consignes. Tout seuls, comme des grands. En totale confiance et en totale autonomie. Un rêve de prof devenu réalité.

 

J’ai pris une chaise, je me suis assise, et je les ai admirés.

Par BBK.mel - Publié dans : Raaahhh ! - Communauté : Le plus beau métier du monde
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Jeudi 19 novembre 2009
Un commentaire par ci par là, par les fidèles des fidèles, mais pas grand-chose à se mettre sous la dent. Et pourtant, lorsque l'on regarde les stats, j'explose mes records personnels de visiteurs. Vous êtes actuellement plus de 300 par jour à passer. Quasiment le double de ce que j'ai habituellement. Il se passe quoi, là ? Grand Méchant Loup est tombé sur mon blog et en fait profiter tous ses collègues ? Mes élèves sont en train de se passer le mot ?

Vous êtes où, mes commentateurs habituels ? 
Par BBK.mel - Publié dans : Raaahhh !
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Mercredi 18 novembre 2009

Discussion avec quelques élèves à la pause : il y a là ma Rosalie, un de ses cousins, un môme adorable que j’ai eu en cours un an et que j’appréciais énormément, et l’Orang-outang. L’Orang-outang, rappelez-vous, c’était un camarade de classe du Lama, période zoo. C’est aussi lui qui m’avait inspiré en partie le personnage de Momo.

L’Orang-outang est en effet un grand singe qui passe son temps à faire le pitre, à faire rire ses camarades. Pas mauvais garçon, au fond, mais franchement casse-pied en cours. Comme le Lama, il avait loupé son BEP et était donc reparti en terminale l’année dernière, mais pas dans la mienne. Et cette année, il retrouve le Lama en bac pro. Depuis la rentrée de septembre, je le vois souvent trainer en compagnie de Rosalie et son cousin lors des récrés.

Comme à notre habitude, nous papotons Rosalie et moi, mêlant les garçons à la conversation. Je demande à l’Orang-outang s’il fait toujours ses équipes de foot idéales et virtuelles. Il rigole, raconte ses dernières conneries en date. Et alors que nous sommes en train de changer de sujet de conversation avec Rosalie, l’Orang-outang me lance :

- Vous savez Madame, je regrette sincèrement d’avoir mis le bazar en cours avec vous pendant un an. Franchement, vous êtes une bonne prof, mais je ne m’en suis pas rendu compte à ce moment. Enfin, j’étais dans ma période gros con, à ce moment. Je le suis toujours, mais là, je l’étais encore plus. Si j’avais su, j’aurais jamais été comme ça.

 

La bavarde que je suis en est restée coite.

Par BBK.mel - Publié dans : paroles de schtroumpfs - Communauté : Le plus beau métier du monde
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Mardi 17 novembre 2009
  • Arriver en retard.
  • Ne porter aucun sac.
  • Avoir juste son carnet de correspondance sur le ventre, dans son blouson.
  • Ne pas avoir le moindre stylo.
  • Accepter tout de même celui de la prof.
  • Refuser par contre la feuille blanche.
  • Rire de la moindre bêtise lancée par un camarade.
  • Participer un concours de lancer de stylos initié par Bob : on lance un bout de stylo (gomme, taille-crayon, bouchon) à un copain, à lui d’avoir le reflexe de le rattraper avant que la prof ne s’en aperçoive.
  • Sortir une pièce d’un euro lorsque la prof râle, demandant à ce qu’on arrête de lancer des bouts de stylos qui s’entassent maintenant sur son bureau, et réclamant qu’on lance plutôt des téléphones portables de préférence récents, ou bien encore des billets de banque. A faire le ménage dans la salle, autant que ce soit utile.
  • Lancer quelques remarques fort pertinentes sur les contrats de travail étudiés en cours.
  • Se reprendre au bout d’un moment, se rendant compte qu’il est en train de se mettre au boulot.
  • Grimacer parce qu’il n’arrive pas à énerver la prof.
  • Lui faire finalement un sourire, moitié contrit, moitié fataliste, genre  « désolé, je suis comme ça. »
  • Attendre gentiment que la prof donne l’autorisation de sortir de la salle, alors que la sonnerie de la récré a retenti depuis deux bonnes minutes.
  • Sécher les deux heures de cours suivantes.


*Grat, découvert ici
Par BBK.mel - Publié dans : paroles de schtroumpfs - Communauté : La communauté pédagogique
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Lundi 16 novembre 2009

- Tiens, Madame BBK !

Je me retourne.

- On est en dehors du lycée, là…

Celui qui m’interpelle ainsi est assis sur une mobylette, au coin du lycée, entouré de sa bande de copains. Le sourire est là, comme d’habitude, mais le regard noir.

 

Fayçal est un beau gamin, d’une beauté méditerranéenne, petit, visage fin, cils longs, grands yeux sombres. Il est beau, il le sait, il en joue : « la beauté a des privilèges immenses, même sur ceux qui ne la constatent pas », disait Cocteau. C’est un charmeur, lui aussi. Il est en permanence dans un rapport de séduction. Il séduit tout le monde, tout le temps. C’est sa manière naturelle de se confronter aux autres. Charmer est son passeport pour obtenir ce qu’il veut. Il est arrivé d’une classe de réinsertion, après avoir fait beaucoup de conneries les années précédentes, beaucoup de bêtises, certaines assez lourdes, qui lui ont valu d’être déscolarisé pendant quelques temps. Il a atterri chez nous avec un contrat, une obligation de se tenir à carreau. Alors, pour passer inaperçu, il sourit, tout le temps.

Pendant les premiers temps, il a été nickel. Quelques vannes parfois, lâchées malencontreusement, mais une réprimande tranquille et il s’excusait, battait des cils, faisait un clin d’œil, un sourire, et se remettait au travail. Pendant les premiers temps, il jaugeait, prenait ses marques, s’installait dans sa classe, dans son rôle de leader silencieux qui n’a besoin que d’un clignement d’œil pour que les autres mettent le bazar à sa place. Il a été le premier à se prendre une punition, quasiment le premier jour. Mais il a été aussi le premier rendre ses 500 lignes, sans broncher, toujours avec le sourire, en disant que c’était mérité.

 

On sentait pourtant que sous son abord tranquille, serein, Fayçal n’était pas aussi calme. Il pouvait même être volcanique. Il a explosé parfois, face à la CPE qui le reprenait violemment sur quelques retards qu’il avait eu, face à un surveillant qu’il a tellement mis en colère que le gars a du sortir pour ne pas lui coller deux claques. Mais, Fayçal réussissait à dompter ses irruptions, se reprenant rapidement.

Il n’empêche que la situation avait mis la puce à l’oreille de la prof principale. Elle se renseigne auprès de la personne qui l’avait en charge en réinsertion l’année précédente ; la dame nous confirme dans notre impression. Fayçal ne supporte pas la sanction si elle n’est pas expliquée, peut encaisser beaucoup, y compris des sanctions lourdes mais fera preuve d’une loyauté sans faille envers ses amis (le système ne faisant bien sûr pas partie de ses amis). En fait, Fayçal est un Gremlin ; doux, mignon, gentil, mais qui peut se transformer en fou furieux et faire une hécatombe.

Nous avons donc pris en compte la remarque. Chaque réprimande était faite calmement, en expliquant pourquoi ce qu’il avait fait ne pouvait être accepté. Et il comprenait. Et puis, au retour des vacances de la Toussaint, ça n’a plus fonctionné. Lui continuait son numéro de charme, sûr de lui, mais il déconnait de plus en plus. Et les remarques, les explications n’avaient plus de prises sur lui. L’autre jour, il est parti en vrille en plein travail dans le magasin pédagogique du bahut : il a pris les bombes de déodorants en rayon et s’amusait à en asperger les autres. Ca a fini en bataille rangée à coups de sprays qui puent bien, et l’exclusion de Fayçal du cours, avec son principal acolyte.

 

Et me voilà, quelques heures après l’incident, à passer devant lui dans la rue, devant le lycée. Et le voilà à me faire remarquer que nous ne sommes plus dans le lycée, ni lui, ni moi. Sous-entend-il que la rue est son domaine ? Qu’en dehors des murs protecteurs du bahut, pour moi, point de salut ? Qu’il sait beaucoup de choses sur moi, la marque de ma voiture, le quartier où j’habite, comme il me l’avait fait remarquer quelques temps auparavant ?,

 

- On est en dehors du lycée, là, Madame…

Le visage est avenant, mais la menace à peine voilée dans la voix. A charmeur, charmeur et demi ; je me plante face à lui, lui retourne mon plus éclatant sourire…

- Ah oui ? Et alors ? 
 

Par BBK.mel - Publié dans : Portraits - Communauté : La communauté pédagogique
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Dimanche 15 novembre 2009

Je connaissais Achille de nom et de vue, bien que ne l’ayant pas eu en cours l’année dernière. Il était en troisième de découverte professionnelle, la classe que je n’avais pas. Et cette année, il est encore dans nos murs. Achille est un beau gamin. Yeux verts pétillant, cheveux blonds coupés courts, belle gueule. Achille fait partie de mes charmeurs, toujours en train de sourire, toujours agréable. Et puis, poli avec ça. Une politesse naturelle, d’enfant bien éduqué. Il retire spontanément sa casquette en entrant, range sa chaise avant de partir, cède la place à la prof lorsque l’on arrive à la porte en même temps. Achille pourrait être un gamin fort agréable.

 

Mais voilà, Achille ne fait rien. Absolument rien. D’ailleurs, il n’a rien dans son sac, enfin, rien de scolaire. Ni stylo, ni papier, et surtout pas ses cours. Rien. Donc en cours, il attend que cela se passe. Il le dit bien gentiment d’ailleurs, d’entrée de jeu. « Je ne travaille pas. » Et il n’y a pas à discuter. Et comme il n’embête pas le monde, il ne profite pas de sa liberté pour mettre le souk, on le laisse tranquille.

Il faut dire que l’on est bien content de le voir en cours. L’année dernière, en troisième, il battait tous les records d’absentéisme. Du jamais vu, en dehors de ceux qui démissionnent. Mais lui ne démissionnait pas. Simplement, il ne venait pas. Le petit détail qui tue, c’est qu’il avait 14 ans. Et donc une légère obligation de scolarisation, pas grand-chose, mais juste ce qu’il faut pour qu’on se bouge et qu’on rameute tout le monde pour savoir où il était passé. Inutile de préciser que son année de troisième ne lui avait pas été très utile. Normalement, en troisième découverte professionnelle, il aurait du travailler sur son projet, faire en sorte de trouver sa voie, et déterminer son orientation. Mais pour ça, il faut être un minimum présent.

Or, Achille n’était pas là. Pis de toute manière, la seule chose qu’il voulait faire comme métier dans la vie, c’était chasseur. Ses profs ont eu beau lui expliquer que « chasseur » n’était pas un métier à moins qu’il ne fût de primes ou de têtes, il restait sur son idée. Gentiment, avec le sourire. Il a fini par dire qu’il aimerait travailler dans la viticulture, ou encore le bricolage.

 

A la fin de l’année scolaire, il a donc disparu de la circulation. Nous l’avons imaginé trouvant une formation quelconque dans un bahut quelconque (viticulture ou bricolage, puisque ça semblait être ses dernières idées). Achille faisait donc partie de ces élèves dont nous n’aurions plus de nouvelles. Dommage, c’était un charmant garçon.

Et puis voilà que quelques semaines après la rentrée, nous trouvons son nom sur les listes d’une de mes classes. Achille est de retour. Pas d’inscription dans un bahut ailleurs, pas encore 16 ans, donc Achille revient chez nous puisque c’est à nous de lui trouver une orientation. Comme beaucoup d’autres, il pensait avoir trouvé un patron pour être en apprentissage, on ne sait pas dans quel domaine d’ailleurs, mais le contrat n’avait pu se faire, le môme n’ayant pas l’âge requis. Le voilà donc qui revient parmi nous.

Premier jour, il est là. Deuxième jour, il disparait. Il reproduit le schéma de l’année précédente. Alors là, tout le monde se mobilise : le prof principal, la vie scolaire, le proviseur. Le môme est remis au pas, histoire qu’il ne reproduise pas les mêmes conneries que précédemment. Il est mis sous contrat, et il le respecte. Il vient donc en cours.

 

Et c’est comme cela que j’ai le plaisir de voir Achille en face de moi. Il ne s’intéresse pas du tout à ce que l’on fait. Mais il discute volontiers avec moi, avec intelligence et lucidité. Il me dit qu’il attend ses 16 ans, qu’il va quitter l’école. Et j’avoue que je ne trouve pas de mot pour lui donner envie de rester dans le système scolaire, pour lui donner envie de poursuivre sa formation. Quelle formation d’ailleurs ? Ah oui, détail qui tue, Achille est n’a pas été pris dans une filière qui lui apporte quelque chose. Il fallait qu’on lui trouve absolument une place, alors on l’a remis en troisième découverte professionnelle. L’art et la manière de donner encore moins envie au gamin de rester. 

 

Par BBK.mel - Publié dans : Portraits - Communauté : La communauté pédagogique
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