Il y a des jours où c’est utile d’avoir un grand chef qui est fan du journal local. Fan au point de l’éplucher page par page, ligne par ligne, mot par mot. Qui lit tout. Même l’horoscope, la météo et les programmes télé. Faut dire que ça n’a que ça à faire un proviseur, lire le journal local. Et de temps en temps, il tombe sur des perles. Comme l'autre jour.
Aussitôt, branle bas de combat, convocation de qui de droit dans son bureau, remontrances. L’objet du litige ? Un article paru le jour même, un entrefilet serait plus juste. Parlant du droit à l’image. Et signalant que sur TonTube, il y a une vidéo montrant un prof pétant un boulon. C’est courant, une vidéo merdique, prise avec un téléphone portable, montrant un prof qui s’énerve en cours, qui engueule ses élèves. Sauf que là, c’est chez nous, dans BahutChéri que ça se passe. Et que c’est ma collègue. Avec ses élèves qui sont aussi accessoirement ceux que j’ai eus en cours. Et que histoire de bien faire, l’article de journal montre une photo de l’écran d’ordinateur sur lequel passe la vidéo et que l’on reconnait la collègue. Pis en plus, ils mettent le nom du bahut juste en dessous. Limite s’il y a le nom de la collègue avec.
Bon, d’accord, sur TonTube tu trouves de tout. Si tu cherches bien, tu trouveras Rosalie en train d’entonner une chanson en plein cours, mes Petits Chéris de l’année dernière en train de se marrer tant et si bien qu’ils en tombent de leur chaise, tu pourras voir le Lama dans sa période je-déconne-à-mort, l’Orang-outang en train de faire des pompes au milieu de la salle (et ce n’est pas en EPS, mais en histoire-géo), le zoo au complet sur fond de musique de d’jeuns, les 3DP de l’année dernière qui font des glissades dans le couloir… Bref, tout ce que les parents préfèrent ne pas imaginer dans un lycée.
Eux, ils croient que leurs rejetons sont assis sagement sur leur chaise, buvant les paroles du prof comme celle de Dieu, apprenant frénétiquement leurs leçons, travaillant tant et si bien qu’ils n’ont même plus de devoirs à la maison, ils ont tout fait avant. Ils croient que jamais au grand jamais les chérubins ne lèvent la voix, voire la main sur le prof. Ils croient que leurs petits chéris mettent dans l’école les mêmes espoirs qu’eux mettent. Les naïfs.
Nan, le bahut, toi tu sais comment c’est. Déjà parce que tu te souviens des conneries que tu y faisais il y a vingt ans. Rappelle-toi, quand tu étais allé manger avec tes potes dans le parc à côté, que vous aviez bu de la bière et que du coup, tu voyais le tableau danser devant tes yeux alors que tu te dandinais sur ta chaise en réfrénant une p*** d’envie de pisser. Rappelle-toi quand tu jouais à la belote en cours de français, parce que de toute manière la prof elle y voyait que dalle. Rappelle-toi quand tu allais fumer des clopes derrière les toilettes, ou encore découvrir la sexualité en tripotant confrères et/ou consœurs tout aussi inexpérimentés que toi. Rappelle-toi quand tu prenais prétexte que les élèves du lycée devaient absolument soutenir les profs et les élèves des autres bahuts et aller manifester en ville, manifestation qui se terminait devant une pizza (dans le meilleur des cas) ou une bouteille de vodka (dans le pire) chez un pote d’un copain d’un camarade manifestant.
Le bahut, tu sais comment c’est, toi. Parce que tu le vis régulièrement. Au travers de tes cours, que tu sois élève ou prof, au travers de tes enfants, qui te racontent ce qui s’y passe. Tu sais que les mômes ne restent pas assis sagement sur leur chaise (pis d’abord, toi aussi tu te faisais reprendre par le prof parce que tu bavardais sans cesse !). Tu sais que les gamins répondent au prof. Toi aussi tu faisais des remarques déplacées de temps en temps. Sauf que lorsque ton père l’apprenait, tu te prenais une baffe en plus de celle que le prof t’avait collée derrière la tête. Et tu ne recommençais pas. Enfin, pas tout de suite.
Mais tu ne savais pas qu’un jour tu risquais de te retrouver en photo sur le bureau de ton grand chef. Dans le journal. Avec un accès direct à une vidéo de toi. Faites par tes élèves. Droit à l’image ? Mon c*** ! Droit à l’intégrité de ta personne. Droit de ne pas avoir à te poser d’autres questions que « cet exercice est-il à la portée de mes élèves ? », « Vont-ils réussir leur devoir ? ». Droit à pouvoir élever la voix si besoin est, sans être taxé de péter un boulon. Droit de remettre à leur place les petits cons qui le méritent. Droit au respect. Le respect. Juste ça.







